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Psychose et Perversion

Et s’il existait une forme de perversion psychotique ?

Imaginez un sujet dont les actes pervers ne relèveraient pas du simple déni d’une castration symbolique, mais d’une manifestation perverse qui serait assimilable à une perversion psychotique ?

Vous êtes dans votre cabinet et vous recevez un patient qui vous consulte sous le coup d’une obligation de soin au motif qu’il a eu des passages à l’acte exhibitionnistes multirécidivistes. Vous vous dites : Clivage du Moi, partiel puisqu’uniquement du domaine sexuel, déni du sexe féminin, angoisse de castration très forte, et donc perversion. Cependant, au fil des séances, votre patient vous révèle qu’il n’est pas à l’origine de ces passages à l’acte, que c’est La Voix qu’il entend qu’il l’y contraint. En effet, votre patient est atteint d’hallucinations auditives et motrices qui le poussent à agir. Il a des épisodes de délire dans lesquels vous cernez un mécanisme hallucinatoire prédominant mais également un mécanisme intuitif et imaginatif. Il vous explique que lorsqu’il passe à l’acte c’est qu’il y est obligé, quelque chose prend possession de son corps et agit à sa place sans qu’il n’y puisse rien, qu’il ne peut pas désobéir, que La Voix ne le laisserait pas faire sans lui faire de mal. Vous notez que ce délire agit en réseau, que tous les pans de sa vie sont touchés par ses épisodes de délires, qui sont principalement sous les thèmes de l’influence et de la possession ainsi que de la persécution. Et à présent vous vous dites : Psychose, angoisse de morcellement, d’anéantissement, clivage du Moi total, forclusion du Nom du Père.

Néanmoins, cette constatation est apriori totalement antinomique avec le motif de l’obligation de soin, c’est à dire avec la perversion. Alors, à ce moment-là, on peut se poser la question de la perversion dans la psychose.

Le sujet agissant de manière perverse ne serait pas névrosé pathologique mais psychotique et, dans sa perversion, se serait l’angoisse d’anéantissement qui envahirait son psychisme, menaçant de le dissoudre dans un réel intraitable et non un déni du sexe féminin qui le pousserait à l’acte pervers. Cette proposition, bien que non conforme à la clinique freudienne ou lacanienne classique, nous invite à distinguer radicalement la perversion névrotique, ancrée dans l’angoisse de la perte phallique et le refus du sexe féminin, de cette variante psychotique, dans laquelle la peur primordiale d’effondrement total engendre une désorganisation du Moi plutôt qu’un scénario ritualisé. Cet article explore ces différences et s’interroge également sur une possible origine génétique de la perversion, qui serait plus ou moins du même ordre que l’origine génétique de la psychose.

Perversion névrotique et angoisse de castration

Dans la perversion névrotique, l’angoisse centrale est celle de la castration, cette découverte brutale et traumatique de l’absence de pénis chez la femme, que le sujet refuse d’admettre pleinement via un mécanisme de « Verleugnung » freudien, un déni qui touche directement la perception de la réalité. Freud l’explique chez l’enfant confronté à cette vision déstabilisante : « Il doit se décider : ou bien reconnaître le danger réel, s’y plier et renoncer à la satisfaction pulsionnelle ou bien dénier la réalité, se faire croire qu’il n’y a pas de motif de craindre » (Freud, Le fétichisme, 1927). La conséquence principale est un déni tenace du sexe féminin. Ici, le phallus manquant est projeté sur un fétiche objet ou une partie du corps du partenaire, et de ce fait cela permet une jouissance pulsionnelle ritualisée au prix d’un clivage du Moi, partiel car axé sur le domaine sexuel fondamentalement. Lacan le reformule dans le fantasme pervers qui soutient cette méconnaissance, ce démenti de la castration et de l’absence phallique chez la femme, que le pervers névrosé entretient activement pour préserver sa jouissance.

Ce déni n’efface pas totalement la réalité ; il la côtoie dans un « je sais bien, mais quand même » (O. Mannonni, article publié dans Les temps modernes), maintenant de cette manière un lien fragile à la réalité tout en la déformant à travers des scénarios dans lesquels le partenaire devient l’objet « a », simple support du démenti. Contrairement à la névrose classique, non pathologique, dominée par le refoulement qui enfouit le conflit, la perversion l’assume ouvertement, exhibant la pulsion sous le voile d’une angoisse phallique niée, ce qui donne au pervers une apparente maîtrise sur son désir.

Perversion psychotique et angoisse d’anéantissement

Chez le psychotique, les manifestations perverses émergent non pas comme un scénario structuré, mais comme des explosions pulsionnelles chaotiques. Dans ce chaos, l’angoisse d’anéantissement, ce morcellement et cette perte des limites corporelle face au désir écrasant de l’Autre, pousse à des actes sadiques ou voyeuristes désorganisés, souvent fusionnés à des délires hallucinatoires. Lacan distingue clairement l’angoisse névrotique de l’angoisse psychotique : « dans la psychose, la plus grande angoisse est celle du morcellement alors que dans la névrose c’est celle de castration ». De plus, il nous montre clairement que sans Nom-du-Père, la forclusion du signifiant phallique laisse l’objet « a » englué dans le réel, bloquant tout fantasme protecteur et exposant à une jouissance autodestructrice qui envahit le sujet. Le sujet névrotique pervers veut préserver sa jouissance et la maitriser tandis que le sujet psychotique qui agit de manière perverse se sent littéralement envahit et détruit par la jouissance, elle est une réelle menace extérieure.

Par exemple, un sujet psychotique pourrait transformer une pulsion scopique en un délire persécutoire ; il se voit observé par des yeux omniprésents (Ceux sont les signifiants du regard du grand Autre qui ressurgissent dans le réel et qui provoque le délire car ils restent insymbolisables), ce qui le conduit à des actes exhibitionnistes, ou des agressions sexuelles impulsives pour conjurer l’effondrement, non par déni ritualisé mais par une tentative désespérée de recréer des limites corporelles via la jouissance imposée à autrui. Cette jouissance imposée à l’autre fait référence à la manière dont le sujet psychotique force l’autre (ou un semblant d’autre) à endosser un rôle dans son acte pervers violent, afin de projeter sur lui une jouissance brute et invasive, non symbolisée, mais pulsionnelle et réelle. Le passage à l’acte pervers devient une agression par laquelle le sujet impose à un partenaire forcé une position d’objet recevant sa jouissance autodestructrice, comme pour tenter d’externaliser et de conjurer son propre morcellement en restaurant des limites par la domination corporelle de l’autre. Alors, évidemment, il faut garder à l’esprit que le passage à l’acte pervers psychotique surgit majoritairement sur fond de rupture du lien transférentiel, montée d’angoisse massive, forclusion et effondrement des capacités de symbolisation. La tonalité « perverse » tient principalement à la mise en scène de la transgression, à l’utilisation de l’autre comme objet et au triomphe narcissique, mais le cadre reste celui de la psychose (délires, hallucinations, oscillations de la réalité).

Et si ce n’était pas tout ? S’il y avait autre chose qui expliquerait le passage à l’acte pervers dans la psychose ? Autre chose qu’une simple modalité d’exécution transgressive face à l’effondrement, à l’angoisse massive ?

De manière hypothétique, en psychanalyse lacanienne, cette perversion serait une suppléance précaire au trou forclusif, ce vide béant laissé dans le symbolique par la forclusion du signifiant fondamental du Nom-du-Père. L’individu psychotique, privé de la métaphore paternelle, bricole un semblant de phallus via des objets partiels pour pallier le manque de manque, mais cela débouche sur une désorganisation autoplastique (repli psychotique interne, chaotique, pour contenir l’effondrement du Moi) des délires corporels ou des automutilations, plutôt que sur l’alloplastique maîtrisée (investissement libidinal dirigé vers l’extérieur pour transformer le monde ou autrui, mise en scène relationnelle) du pervers névrosé.

La conséquence principale de l’angoisse de morcellement reste cette désintégration du Moi, de ce Moi non différencié de la mère, où les actes pervers servent de digue éphémère contre l’irruption du réel. Ceci contraste avec le rituel stable du névrosé, dont le Moi est différencié, et invite à une clinique vigilante pour repérer ces « hybridations », c’est-à-dire ces endroits dans lesquels des sujets ne correspondent pas parfaitement à une structure pure (névrose, psychose ou perversion), mais qui présentent des caractéristiques entremêlées de plusieurs registres, par exemple, ces positions manifestes entre perversion et psychose.

Différences cruciales des angoisses originelles

La distinction entre la perversion névrotique et les manifestations perverses du psychotique réside dans l’origine de l’angoisse et ses effets. L’angoisse névrotique est phallique et générée par l’œdipe, liée au désir interdit, tandis que l’angoisse psychotique est préœdipienne, pulsionnelle et « anonyme », surgissant du manque de manque lui-même. Chez le pervers névrosé, le déni permet une jouissance ritualisée ; chez le psychotique, l’anéantissement provoque des hallucinations ou des passages à l’acte pour recréer un cadre. Cette fracture structurelle rend impossible, dans la psychose, le scénario pervers stable du névrosé, sans venir empêcher pour autant des manifestations d’allure perverse.

Hypothèse d’une perversion génétique

S’interroger sur une perversion génétique, c’est sonder des facteurs héréditaires prédisposant à des fixations perverses au-delà des vicissitudes œdipiennes, une piste que Freud effleure déjà de sa pensée avec ses « composantes aberrantes, héritage libidinal phylogénétique, normalement réprimée » qui refont surface dans la perversion (Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905). Des études contemporaines sur la psychopathie, proche de certaines perversions extrêmes, révèlent un fort coefficient d’hérédité pour les traits antisociaux, impliquant des polymorphismes comme SLC6A4, qui altèrent la régulation sérotoninergique et produisent impulsivité, manque d’empathie et déni constitutif.

Maintenant, si on lie cela à l’hérédité de la psychose, une hypothèse étayée peut émerger : des variantes génétiques communes pourraient fragiliser à la fois la forclusion psychotique et le déni pervers, en altérant précocement la synaptogenèse et la régulation émotionnelle. Par exemple, un dysfonctionnement du transporteur sérotoninergique SLC6A4 hérité rendrait le sujet vulnérable à une angoisse d’anéantissement non métabolisée, il mimerait ainsi une perversion psychotique via des actes impulsifs fusionnés à des délires, tandis que chez le névrosé, ce dysfonctionnement amplifierait un Verleugnung rigide face à la castration.

Chez les sujets ayant un trouble de la personnalité antisociale (anciennement appelés : psychopathes) à haute « fitness reproductive » (forte reproductivité), souvent porteurs de ces traits, la transmission génétique propage une prédisposition à des pulsions dites « aberrantes », qui croisent l’héritage phylogénétique freudien à des mécanismes moléculaires comme l’épigénétique, influençant l’expression des gènes psychotiques sous stress traumatique précoce.

Bien que la psychanalyse insiste sur le psychique et le symbolique, cette voie « hybride », faite de la phylogénétique freudienne croisée à la génétique moléculaire et aux études sur la psychose, suggère une vulnérabilité innée qui amplifie les traumatismes environnementaux, sans pour autant en être la cause unique. Elle éclaire cependant pourquoi certaines « perversions psychotiques » familiales persistent malgré les tentatives de guérison symbolique (le psychotique ne s’y individualisant pas pleinement), ce qui pousse à explorer une clinique associant génétique et psychanalyse, attentive aux limites du transfert.

En somme, la perversion névrotique et sa variante psychotique se séparent sur le terrain même de l’angoisse, l’une nie la castration pour ritualiser une jouissance contrôlée, l’autre fuit l’anéantissement par des actes chaotiques et désorganisées pour tenter d’aller contre la dissolution du Moi. Ces distinctions structurelles rappellent que la clinique psychanalytique repose sur une écoute fine des origines pulsionnelles, loin des apparences superficielles.

L’hypothèse d’une perversion génétique enrichit ce tableau en croisant héritage phylogénétique et facteurs moléculaires. Des variantes comme SLC6A4 ou DISC1, qui sont liés à la fois à la psychose et à la psychopathie, pourraient fragiliser précocement la métabolisation des angoisses, ce qui favorisait un déni rigide ou une forclusion totale, transmise chez des sujets à forte reproductivité, malgré l’éducation.

Sans nier ni remettre une seule seconde en cause le primat du symbolique, cette piste hybride ouvre la réflexion à une approche intégrative, au sein de laquelle génétique et psychanalyse dialoguent pour mieux cerner ces fixations pulsionnelles. Je précise qu’il ne faut pas oublier, bien entendu, que la psychose n’est pas qu’affaire de génétique. C’est également la propension de la mère à persister dans l’illusion de son omniscience maternelle (comme si elle savait ce que pense l’enfant) et de son omniprésence (refus du tiers symbolique) qui favorise la forclusion chez son enfant. Si celui-ci porte déjà le gène de la psychose, il se retrouve condamné à un destin de non-individuation. La mère joue également, d’une manière différente, un rôle dans la perversion névrotique. Chez Freud, la genèse perverse repose sur une fixation constitutionnelle aux composantes polymorphes infantiles, intensifiée par des expériences précoces comme la séduction réelle ou fantasmatique maternelle, mais sans que la mère soit « coupable ». Celle-ci peut involontairement entretenir un lien fusionnel ou phallique (mère comme miroir narcissique préservant l’unisexualité) qui freine la reconnaissance de la castration chez son enfant, menant au déni du sexe féminin. À cet endroit, l’enfant va assumer la castration, mais partiellement, tout en la niant via le fétiche, c’est le clivage. La mère y contribue si elle positionne l’enfant comme objet « a », complice de son désir non barré, mais le père reste essentiel pour l’interdit symbolique défaillant sans basculer en forclusion psychotique.

Pour conclure cette brève réflexion, je dirais que repenser la perversion au-delà des cloisons classiques et de la nomenclature actuelle ouvre des voies thérapeutiques plus nuancées, en restant vigilant face aux confusions structurelles en clinique et aux héritages invisibles qui façonnent le psychisme de l’Être humain.

Alicia Faucogney

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