La rencontre amoureuse impossible
Ce sujet imprègne profondément la pensée lacanienne, dans laquelle l’amour se heurte aux impasses structurelles du désir humain. Jacques Lacan, à travers des concepts comme « l’hainamoration » ou « l’inexistence du rapport sexuel », montre comment toute tentative de fusion amoureuse est vouée à l’échec, minée par le manque fondamental du sujet. Ici, je tente d’explorer ces idées en liant la recherche incessante de quête amoureuse à ces apories psychanalytiques.
L’inexistence du rapport sexuel
Jacques Lacan propose, et affirme même, dans son Séminaire XX, Encore (1972-1973), que « il n’y a pas de rapport sexuel », une formule qui ne nie pas les actes sexuels mais bien leur dimension relationnelle harmonieuse (Lacan, Le Séminaire. Livre XX. Encore, Seuil, 1975, p. 14). Chez l’Être parlant, la jouissance reste isolante, l’homme vise une jouissance phallique partielle, tandis que la femme accède à une jouissance Autre, indicible et au-delà du signifiant, rendant impossible toute complémentarité naturelle entre les sexes. Cette absence de « recette » symbolique pour unir les partenaires transforme la rencontre amoureuse en un pari hasardeux car le désir bute sur le Réel.
L’hainamoration comme ambivalence radicale
Lacan invente le néologisme « hainamoration » dans le même séminaire Encore pour décrire l’oscillation indissociable entre amour et haine : « À partir de cette limite, l’amour s’obstine parce qu’il y a du réel dans l’affaire […]. C’est bien pourquoi j’ai appelé ça l’hainamoration » (Lacan, Encore, séance du 20 mars 1973). Jouant sur l’homophonie française entre « il est » et « il hait », ce terme révèle que plus l’homme se confond avec la jouissance de la femme, moins il hait et moins il aime ; inversement, la haine nécessaire à l’amour apparaît quand il s’en distingue. Ainsi, la rencontre amoureuse n’échappe pas à cette structure moebienne, au sein de laquelle haine et amour s’entremêlent comme l’envers l’un de l’autre, loin de l’ambivalence freudienne.
Le don paradoxal de l’amour
La célèbre formule lacanienne résume l’impossibilité amoureuse : « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Lacan, Séminaire VIII : Le transfert, 1960-1961). Ce n’est pas un don matériel mais une offrande du manque constitutif du sujet, ce vide originel qui fonde le désir ; l’aimé, pris dans son propre manque, ne saurait le recevoir pleinement. Dans la rencontre, cela se traduit par une méconnaissance réciproque : on offre à l’Autre ce qui nous manque pour suppléer l’absence de rapport sexuel, masquant l’hainamoration sous un voile d’illusion.
Implications pour la rencontre amoureuse
La rencontre amoureuse lacanienne est donc contingente et traumatique, un « événement » qui mue l’impossible en occasion seulement par un choix risqué, engageant la jouissance même du sujet face au grand Autre. Loin d’une union fusionnelle, elle expose le sujet à la « mauvaise rencontre » avec la jouissance de l’Autre, source d’hainamoration et d’échec structurel. Pourtant, l’amour persiste comme invention poétique, suppléant ce ratage fondamental par un pari sur le manque partagé.
Alicia Faucogney
