Dans une fratrie majoritairement masculine, la fille peut être amenée à occuper une position singulière. Elle peut s’inscrire dans la féminité maternelle, chercher à séduire le père pour tester la rivalité ouvrant ainsi la dynamique œdipienne. La séduction relève ici d’un cheminement fantasmatique et non d’une réalité sexuelle. Tout comme le fils veut épouser la mère, la fille rêve d’épouser le père. En tant que figure de la loi, le père vient alors interdire l’inceste et opérer la castration symbolique. La traversée de l’Œdipe au féminin est souvent plus longue car elle se s’élabore sur la base d’une double peine. Eviter de perdre l’amour de la mère à cause de la rivalité et celui du père qui ne peut en aucun cas être un objet d’amour. Double peine et double culpabilité. Mais c’est grâce à ce processus que la fille va pouvoir élaborer sa féminité et, potentiellement, selon Freud, son désir de maternité.
Mais quelle dynamique s’opère alors lorsque la fratrie masculine est seule valable aux yeux d’un père silencieux et autoritaire ? lorsque la mère s’est enfermée dans la posture sacrificielle ? On pourrait penser que l’absence criante du désir conjugal effacerait la rivalité pour ouvrir la possibilité du fantasme de séduction du père. Sauf que son silence interroge le désir : celui de plaire ou celui d’être valable ? Le premier renvoie à une possible féminité alors que le second s’inscrit dans la logique maternelle du sacrifice pour être admise.
Dans cette dynamique, la rivalité n’est plus féminine mais masculine et la séduction s’articule autour d’un langage qui répond à une attente ou pour obtenir une validation. Etre fille mais faire comme un garçon devient ainsi le champ de tous les possibles. Non plus seulement dans une logique de service ou d’adaptation, mais comme tentative d’accès à une valeur propre, parfois en cherchant à incarner les qualités héroïques ou idéalisées susceptibles d’obtenir la reconnaissance du père. Le masculin ne constitue plus uniquement un objet de désir, mais un territoire d’identification et de conquête symbolique.
Dès lors, le désir ne s’oriente plus vers le père comme objet, mais vers ce qu’il incarne : la puissance, la loi, l’autorité, le monde extérieur, parfois le risque. Là où la féminité maternelle apparaissait rabattue sur le sacrifice et l’effacement, le masculin devient le lieu de l’action, de la visibilité, de la possibilité d’exister autrement que dans l’attente ou la dépendance.
Partir, s’exposer, réussir, affronter, parfois dans ses formes les plus extrêmes, prend alors valeur de preuves. Preuves adressées au masculin mais surtout à soi-même. Dans cette logique, il s’agit moins de dépasser la fratrie et le père que de franchir les frontières symboliques qui définissaient jusqu’alors le masculin comme domaine réservé. Là où les frères héritaient naturellement des attributs virils, la fille se les approprie, parfois avec une intensité redoublée. Elle ne cherche plus seulement à être acceptée parmi eux, mais à les surpasser sur leur propre terrain. Ce dépassement qui va constituer l’axe structurant par la transformation de la rivalité en subjectivation. C’est en traversant le masculin, en l’incorporant et en le dépassant, que la fille peut revenir à une position féminine moins assignée, moins sacrificielle. Elle ne conquiert pas seulement un territoire masculin : elle reconquiert son désir. Un désir qui ne s’adosse plus exclusivement au regard paternel, mais qui trouve sa source dans la reconnaissance intime de ses propres possibles.
Véronique Ruggirello, formation praticien psychothérapie
